Transfert
Il parlait avec une douce lenteur, comme s’il devait épousseter chaque mot avant de le produire.
À chacune de nos rencontres, je me demandais s’il était le même dans la « vraie » vie. Bien sûr, je ne lui ai jamais posé la question, c’eût été déplacé et d’ailleurs, il ne m’eût pas répondu car, notre contrat le stipulait, c’était à moi de parler. Lui ne disait que le strict nécessaire.
Chaque séance se déroulait selon le même rituel : il m’accueillait avec un léger sourire, sans me serrer la main, m’accompagnait jusqu’au divan, m’invitait du geste à m’installer ; une fois que j’étais allongée, je soupirais, puis un silence lourd s’abattait soudain sur moi ; il me semblait le plus souvent que je n’aurais pas la force de le soulever, que j’allais rester là, toujours, dans l’odeur de cigarette blonde. Car il fumait. Ce n’était pas désagréable.
L’éclairage tamisé de la pièce et sa décoration m’incitaient à la rêverie voluptueuse. Après une journée au bureau, dans les bavardages futiles, les ronronnements d’ordinateurs et les sonneries de téléphone, je me sentais tout à coup comme chez moi et même mieux, car aucun souci d’ordre domestique ne venait parasiter ma pensée.
Parenthèse, voilà le mot qui décrit le mieux ce moment que je partageais, le jeudi soir, avec lui. Car il y avait bien partage, même en l’absence de dialogue : nous respirions la même atmosphère feutrée, profitions de la même lumière orangée, baignions dans le même silence, moelleux, confortable...
Une fois, il arriva que je ne parle pas du tout ; des images et des couleurs défilaient devant mes yeux, mais aucune phrase ne se formait. Je n’en éprouvai ni gêne ni frustration et il ne fit aucun commentaire. Comme d’habitude, au bout de vingt minutes, il prononça la formule magique : « Bien, nous allons nous arrêter ici ». Je me levai sans hâte, remis en place mes cheveux et vins m’asseoir à son bureau. Puis je rédigeai mon chèque hebdomadaire et le lui tendis.
Le jeudi d’après, en ouvrant la porte de la salle d’attente, il arborait le même sourire paisible. Je me sentais troublée : la nuit précédente, j’avais rêvé qu’il me serrait dans ses bras en murmurant de tendres aveux. Je n’en parlai pas lors de la séance : je craignais trop que ne s’évapore le bonheur diffus qui m’imprégnait depuis le matin. Mais je crois qu’il perçut quelque chose ; quand je fus face à lui, prête à le quitter, il dit en séparant les mots les uns des autres, comme pour éviter qu’ils ne se bousculent : « Je constate que nous avons beaucoup progressé, depuis la semaine dernière ».
Sa voix me parut plus caressante que jamais...
La première phrase de ce texte est empruntée à Amin Maalouf, dans "Les échelles du Levant"
À chacune de nos rencontres, je me demandais s’il était le même dans la « vraie » vie. Bien sûr, je ne lui ai jamais posé la question, c’eût été déplacé et d’ailleurs, il ne m’eût pas répondu car, notre contrat le stipulait, c’était à moi de parler. Lui ne disait que le strict nécessaire.
Chaque séance se déroulait selon le même rituel : il m’accueillait avec un léger sourire, sans me serrer la main, m’accompagnait jusqu’au divan, m’invitait du geste à m’installer ; une fois que j’étais allongée, je soupirais, puis un silence lourd s’abattait soudain sur moi ; il me semblait le plus souvent que je n’aurais pas la force de le soulever, que j’allais rester là, toujours, dans l’odeur de cigarette blonde. Car il fumait. Ce n’était pas désagréable.
L’éclairage tamisé de la pièce et sa décoration m’incitaient à la rêverie voluptueuse. Après une journée au bureau, dans les bavardages futiles, les ronronnements d’ordinateurs et les sonneries de téléphone, je me sentais tout à coup comme chez moi et même mieux, car aucun souci d’ordre domestique ne venait parasiter ma pensée.
Parenthèse, voilà le mot qui décrit le mieux ce moment que je partageais, le jeudi soir, avec lui. Car il y avait bien partage, même en l’absence de dialogue : nous respirions la même atmosphère feutrée, profitions de la même lumière orangée, baignions dans le même silence, moelleux, confortable...
Une fois, il arriva que je ne parle pas du tout ; des images et des couleurs défilaient devant mes yeux, mais aucune phrase ne se formait. Je n’en éprouvai ni gêne ni frustration et il ne fit aucun commentaire. Comme d’habitude, au bout de vingt minutes, il prononça la formule magique : « Bien, nous allons nous arrêter ici ». Je me levai sans hâte, remis en place mes cheveux et vins m’asseoir à son bureau. Puis je rédigeai mon chèque hebdomadaire et le lui tendis.
Le jeudi d’après, en ouvrant la porte de la salle d’attente, il arborait le même sourire paisible. Je me sentais troublée : la nuit précédente, j’avais rêvé qu’il me serrait dans ses bras en murmurant de tendres aveux. Je n’en parlai pas lors de la séance : je craignais trop que ne s’évapore le bonheur diffus qui m’imprégnait depuis le matin. Mais je crois qu’il perçut quelque chose ; quand je fus face à lui, prête à le quitter, il dit en séparant les mots les uns des autres, comme pour éviter qu’ils ne se bousculent : « Je constate que nous avons beaucoup progressé, depuis la semaine dernière ».
Sa voix me parut plus caressante que jamais...
La première phrase de ce texte est empruntée à Amin Maalouf, dans "Les échelles du Levant"


1 commentaire(s):
très beau ce moment de psychanalyse
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