Ne pas se fier aux apparences
Script publié par
L'arpenteur
le
17.2.11
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Libellés : l'arpenteur d'étoiles
texte écrit pour des amis, sur le thème de "la noyade" - un fragment de ma vie praguoise.
Un jour, à cause d’un désagrément insignifiant de la vie quotidienne, j’ai pénétré dans deux vies conjointes. Ils n’ont pas su, je pense, quel souffle ils me donnaient – à peine plus notable qu’un soupir, mais exactement ce dont j’avais besoin.
J’avais pas les clefs de l’appartement, et personne n’y était pour m’ouvrir. J’ai croisé Natalká dans les escaliers. Elle habitait au niveau des caves, tout en bas ; aux trois quarts en- dessous du niveau du sol. Elle m’a invitée à descendre chez elle en attendant. On a pataugé un peu dans la gadoue ; il avait beaucoup plu, et le ciel, éreinté d’avoir tant pleuré, pesait très lourd sur les épaules.
Lorsqu’elle a poussé la poignée, on a entendu le bruit résonner de l’intérieur, parce que la fenêtre d’une des pièces était ouverte, à droite de la porte. Cette fenêtre était au ras du sol comme un soupirail ; il y avait des barreaux, dont l’ordonnance militaire était rompue par des volutes en fer forgé. Plus tard j’ai su que l’hiver, au matin, le soleil parvenait à faire passer sur le mur de cette chambre sombre les ombres, cernées du quadrilatère de la fenêtre, de ces barreaux, gris pâle sur gris sale, aussi tremblantes que l’horizon sous un soleil de plomb.
On est rentrées : Faní, son amoureux, buvait un thé. Assis face à la table, le dos à peu près droit mais penché en avant et le regard relevé fixement sur sa tasse, les deux bras ramassés en croix sur ses jambes, il buvait un thé. Natalká lui a dit quelque chose, il a hoché la tête sans la détourner, répondu brièvement. Ses paroles se sont éteintes très vite, sans faire de vague, happées par la lourdeur environnante. Il a bu une gorgée. Il ne parlait pas un mot d’anglais, ce qui rendait nos tentatives de conversation particulièrement ardues, voire angoissantes.
J’avais pénétré, chez Faní et Natalká, dans un abîme paisible. De temps en temps on percevait le passage d’un métro, dans les frémissements sourds qui ébranlaient le sous- sol de la ville. Je me suis assise. Les lois de la pesanteur semblaient ici modifiées, très peu, juste assez pour qu’on doute de soi, pour qu’on ne puisse pas trancher quant à la justesse de cette perception. Je me suis assise parce que je me sentais très lourde et très encombrante.
De vue, je les connaissais déjà. On s’était croisés dans la salle commune, au rez- de- chaussée. Eux, plus que les autres, semblaient remâcher en permanence un petit morceau de bonheur de plus en plus usé, de plus en plus mou et insipide, comme un vieux chewing- gum qui exacerbe la faim alors qu’on avait cru lui donner le change en le fourrant dans la bouche. On avait été heureux à Wolkrovka. On avait constitué un Eden avec des gens qu’on aimait. C’était avant que j’arrive, alors ça relevait de la mythologie. Ça n’avait pas duré. On s’était enlisé dans des sables mouvants, qu’on n’avait pas remarqués en posant les fondations de la maison. Personne encore, cependant, n’avait été forcé à partir. Il n’y avait pas eu de péché, ou alors on n’avait pas su lequel. De toute évidence Dieu, lui, était parti, laissant l’Eden, à la dérive, se désagréger de lui- même. Il avait dû trouver ailleurs des Adam et Eve plus soumis, plus compétitifs. Alors c’était encore l’Eden, mais il n’y avait plus de bonheur. Dans ces circonstances l’espoir non plus n’avait plus cours. En Eden, on était vachement mal.
Faní s’est levé. Il a posé sur la table de peinture une planche, sur laquelle il a tendu, à l’aide de petites pointes, un tissu imprimé, sur le revers. Tous ses gestes suintaient la lassitude. Quand il a eu fini, Natalká l’a remercié de sa voix rauque et sobre, trop sobre, sa voix qui exprimait dans ses vibrations même qu’elle ne cherchait surtout pas à plaire, et elle s’est mise debout devant la toile, et s’est longuement étirée en la lorgnant. Faní s’est assis de nouveau devant la table et a roulé une cigarette très fine – la cigarette de ceux qui fument beaucoup, mais n’ont pas assez d’argent pour cela. Péniblement, j’ai édifié des phrases en tchèque dans ma tête. Il pouvait se passer plusieurs minutes avant que je les lui adresse. Ses réponses me rendaient anxieuse dès les premiers mots, parce que j’avais très peur de ne pas saisir le sens de ses paroles ; je voulais échanger quelque chose avec lui mais je n’arrivais qu’à lui transmettre la gêne qui me prenait. Elle a choisi un pinceau et a tracé, successivement, avec des mouvements amples du bras, de longues courbes de couleurs différentes qui se mêlaient, se mélangeaient, un épouvantable nœud dont la forme générale évoquait le signe de l’infini.
Je me pris à me demander à quelle vitesse tombaient les objets dans cet appartement. Je savais que, quel que soit leur poids, tous tombent aussi rapidement, mais, là, la consistance de l’air semblait différente, comme dans de l’eau. Chaque geste était comme plus pénible, plus difficile. Ou peut- être était- ce que, comme il ne se passait pas grand- chose, les menus faits prenaient une importance bien plus grande que dans le monde au- dehors. Une espèce de sanctuaire, là, peuplé d’algues géantes qui s’entortillaient autour de nous et de poissons abyssopélagiques nous frôlant sans nous prêter attention.
Natalká a délaissé sa toile humide, est allée dans la cuisine, elle a fermé la porte. On a entendu, de temps à autre, des casseroles qu’on entrechoque, des cuillères qui touillent, quelques bouillonnements lymphatiques et des sauts nerveux de friture. Une odeur indéfinissable, un peu âcre, venait me chatouiller, se glissant dans les interstices de la porte mal ajustée. Chaque épice que Natalká versait dans la tambouille ajoutait une humeur différente. Au bout d’un moment qui m’avait semblé très long, tant j’avais faim, elle est revenue poser sur la table une grande casserole dans laquelle se dressait un manche de cuillère en bois, trois assiettes creuses et trois fourchettes en pagaille.
On s’est servis. C’était une bouillie, sans couleur nette, ça avait la consistance d’un riz qu’on a fait cuire trop longtemps avec trop d’eau – gluant et mou. Ils se sont mis à manger en se concentrant, l’air très affairé et un rien ennuyé, comme si c’était une opération délicate qu’il fallait mener à bien. Je les ai imités, sans pouvoir m’empêcher cependant de jeter autour de moi de longs regards désorientés. Trois goûts aisément reconnaissables se distinguaient : pois cassés, vinaigre, piment. Sur la durée, c’était le piment qui l’emportait. Le thé exacerbait le feu dans ma bouche, et les larges tranches du pain au cumin n’y changeaient rien. Je me retenais de pleurer, par déférence, et puis, il fallait pas passer pour une mauviette. Eux, ils tenaient très bien le coup.
Après le dîner, Natalká est allée s’asseoir dans le fauteuil, dans leur chambre, dont elle avait laissée ouverte la porte à peu près au tiers. Plus tard j’ai su que, cette porte, quand on ne prenait pas le soin de la fermer, en revenait toujours à cet angle précis, prise elle aussi par l’indolence et le confort d’une forme de stagnation. Faní a refait du thé, fumé une cigarette, sans rien faire, sans rien dire, simplement plongé dans des pensées qui ne laissaient rien transparaître sur son visage, comme s’il attendait sans impatience quelque chose ou quelqu’un dont l’occurrence ne semblait pas avoir pour lui la moindre importance. Au bout de minutes élastiques il a rejoint Natalká. Moi, j’ai sorti mon ordinateur de mon cartable, l’ai branché ; il fallait que je fasse une image doucement subversive que j’avais eu envie de coller un peu partout dans le métro. Natalká m’avait aidée à traduire la phrase : « Když uvidíte revizora, řekněte to všem okolo. » Pendant une bonne demie- heure, j’ai bataillé avec mon logiciel pour lui faire faire ce que je voulais. Je les entendais causer en tchèque, doucement, sans hâte, par spasmes de quelques répliques entrecoupées de longs silences.
Une fois l’image achevée, j’ai senti qu’il était temps de prendre congé. A cette époque je n’étais chez moi nulle part, mais, être chez eux, c’était encore un peu plus gênant que l’errance. Et puis à l’heure qu’il était, il y avait sûrement quelqu’un en haut. Je me suis levée, sans faire trop de remous, j’ai tout rangé dans mon cartable, et je me suis approchée de leur chambre pour les remercier, les saluer.
Ils ne m’avaient pas encore vue et ne me regardaient pas, ils ne se regardaient pas non plus, leurs yeux rivés sur un point vague au milieu de la pièce. Natalká avait posé une de ses jambes sur les genoux de Faní. Elle le laissait caresser lentement sa cuisse, sa jupe relevée. Ça n’avait pas l’air sensuel, mais, plutôt, mécanique. Ces deux- là s’agrippaient l’un à l’autre, peut- être pour avoir un peu moins l’impression de sombrer, chacun étant pour l’autre un objet fixe et aimé par rapport auquel on jauge sa propre tristesse, sans se soucier du paysage qui file vers le ciel. Quelques minutes à la consistance visqueuse se sont écoulées, que j’ai senties me traverser péniblement.
J’ai regardé les sirènes peintes sur le mur, comme si elles pouvaient m’aider, me donner une explication, parce qu’elles devaient en savoir un bout sur eux, mais elles se contentèrent de me dévisager sans rien dire, sans ciller. Je me suis dit qu’elles étaient devenues muettes après le départ du bonheur, comme les animaux après le péché originel. Je n’aurais pas été initiée, tant pis.
En remontant à l’appartement, je me suis dit j’avais très nettement bu la tasse.
Script publié par
bette
le
16.2.11
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