Le naufragé

… Raconter ou se raconter ? C’est peut-être la même chose en fin de compte… Fin de conte… « Il était une fois un homme qui avait tout pour lui : la richesse, l’amour et le talent et qui devint célèbre en écrivant des romans. Mais un jour, il s’aperçut qu’il en avait assez de cette existence et décida de partir seul au bout du monde, en n’emportant ni livres, ni papier ni crayons, comme ça il ne parlerait plus à personne et n’écrirait plus une ligne, et il verrait bien si les mots le laisseraient tranquille »… S’il est très facile de s’éloigner des humains, c’est une autre histoire avec les mots : vous n’ouvrez plus la bouche pour parler, mais ils vous forcent à penser, s’immiscent jusque dans vos nuits et tricotent à votre insu l’interminable récit de votre vie…

J’ai si longtemps désiré cette traversée solitaire, que je croyais avoir le droit d’en jouir pleinement… Hélas, il n’en est rien. J’avais imaginé qu’il suffisait de n’emporter ni papier ni crayon, de ne plus jamais écrire, pour que la petite voix s’arrête dans ma tête… Mais jusqu’au milieu de l’océan elle me rattrape et dévide à longueur de journées des phrases qui n’ont souvent rien à voir avec ce que je suis en train de vivre, comme pour m’empêcher de profiter du voyage... Je n’écris plus mais je suis écrit, condamné à un perpétuel monologue intérieur. Mais que se passe-t-il ? Le ciel prend une étrange couleur, entre le rose et le gris. Le groupe de dauphins joueurs, qui m’escortait depuis ce matin, semble s’inquiéter soudain et m’abandonne en toute hâte. Un vent inattendu se lève, siffle à mes oreilles, agite le bateau qui craque de partout ; la grand-voile se gonfle, claque bruyamment et se déchire, un coup de tonnerre retentit en même temps qu’un éclair vertical tombe sur le mât, qui s’abat dans un fracas épouvantable…

… Où suis-je ? Ma tête me fait affreusement mal. Pas moyen d’ouvrir les yeux, on dirait que mes paupières sont collées l’une contre l’autre, ou bien cousues, ce qui expliquerait ce picotement désagréable lorsque j’essaie de les soulever. Je suis allongé sur une surface moelleuse, sans doute un matelas. Impossible de bouger, mes bras et mes jambes ne répondent pas, je ne les sens pas du tout. Attendre. Il va bien se passer quelque chose. Ce qui est sûr, c’est que j’ai quitté mon bateau. Je ne me souviens de rien, tout a dû se passer très vite et se terminer par un choc effroyable, contre un récif. C’est curieux, je ne ressens ni peur ni émotion d’aucune sorte. Peut-être suis-je arrivé au bout du voyage, là où on n’a plus besoin de rien ? Mais pourquoi ne puis-je ni bouger ni regarder autour de moi ? J’ai l’impression de crier, mais aucun son ne sort de ma gorge. Attendre, donc, et dormir, car je suis épuisé… Même pas inquiet, je me sens comme anesthésié, loin de toute sensation et libéré de tout désir ; c’est agréable et reposant, une grande paix blanche me recouvre et m’enveloppe…

… Le silence est total et je ne vois aucune lumière. Je ne saurais dire si j’ai dormi quelques minutes ou quelques heures. C’est curieux, je n’ai pas faim. Moi dont l’appétit légendaire rythmait invariablement l’existence, depuis que je suis ici je n’ai pas pensé une seule fois à manger. Décidément, cet endroit doit être bien étrange !…
Mes bras et mes mains m’obéissent à nouveau. Certes, ils sont encore bien engourdis, mais ils répondent à mes ordres. Mes paupières veulent se soulever, mais elles n’y arriveront pas sans une aide. D’abord, m’asseoir. Non, pas possible comme ça. Rouler sur le côté, alors. Oui ! Je me hisse sur un coude, j’ai l’impression de peser deux cent cinquante kilos, ma tête surtout est incroyablement lourde, elle veut m’entraîner vers le bas, m’empêcher de me tenir droit… Ça y est, je suis assis, mais je bascule en arrière ; heureusement, quelque chose me retient, ce doit être un mur. Mon souffle agité se calme, je vais pouvoir enfin ouvrir les yeux. Mes deux majeurs font glisser doucement mes paupières supérieures sur mes globes oculaires, elles résistent encore… Bruit de tissu qui se déchire, douleur fulgurante à gauche puis à droite, merveilleux éblouissement, je ne suis plus aveugle !…

… Par quel peuple mystérieux ai-je donc été recueilli ? Les habitants d’ici semblent tous identiques : ils sont petits, leur peau qui est aussi leur seul vêtement est d’un blanc lumineux, ils ont une tête oblongue, mais pas de cheveux, pas de regard ni de bouche. Juste deux trous, qui leur servent sans doute à respirer. On dirait qu’ils ont eu des yeux autrefois, dont il ne subsiste plus aujourd’hui que deux légers renflements au dessus des narines. Comment s’orientent-ils ? C’est un mystère, car ils n’ont pas non plus d’oreilles… Mais ce qui m’intrigue le plus est, au milieu de leur abdomen, cette petite excroissance translucide. La mode est peut-être chez eux au nombril protubérant. Ce n’est pas vraiment laid, juste un peu curieux, mais je suppose qu’on s’y habitue comme au reste… La première chose que j’ai vue en ouvrant les yeux m’a stupéfié : je n’étais pas assis sur un lit comme je le croyais, mais sur un matelas de feuilles de papier, qui formait comme un énorme livre. Et le mur qui m’a empêché de tomber en était la couverture, maintenue verticale par une douzaine de ces êtres indéfinissables. Ont-ils une sensibilité ? Communiquent-ils entre eux ? Comment le savoir, puisqu’ils n’ont pas de vrai visage et, donc, aucune expression ?

Quel spectacle incroyable ! Ces êtres étranges, apparemment aveugles et muets, s’approchent d’une sorte de récipient beaucoup plus grand qu’eux, posé sur le sol. Ils tirent alors sur ce que j’ai d’abord pris pour leur nombril et qui est en fait un tuyau télescopique. Il le raccordent à l’un des robinets situés à leur hauteur, tout autour de la cuve, et ils restent là un moment, le temps sans doute de se « remplir » d’un liquide gluant, où nagent de petits objets blanchâtres… Profitant de ce qu’il n’y avait personne en vue, j’ai réussi à me hisser jusqu’en haut de ce réservoir et quelle ne fut pas ma stupeur de constater que l’espèce de soupe qui nourrit les habitants de ce pays contient des centaines de caractères d’imprimerie, chiffres, lettres et signes de ponctuation, qui flottent mollement, se déforment et se reforment au gré des vagues successives… Une question m’est aussitôt venue à l’esprit : qui prépare cette étrange mixture ? Il semble que son niveau soit toujours maintenu au maximum. Il y a forcément quelqu’un là-dessous, ce n’est pas possible autrement !…

… J’ai exploré l’espace autour de moi et, où que j’aille, je me heurte à des clôtures infranchissables, tellement hautes que je n’en vois pas la fin. Jamais je n’aurais imaginé une telle prison : au lieu d’être exiguë, elle est vaste et relativement confortable. Partout du papier, même sur le sol ; il est constitué d’un feuilletage régulier et très épais, qui amortit tout bruit. J’ai trouvé un objet intéressant, que j’ai eu beaucoup de mal à déplacer jusqu’à mon lit, car il est assez lourd et volumineux : c’est un parallélépipède beige un peu mou, qui fera sous ma tête un bon oreiller. Je viens de comprendre pourquoi je n’ai pas faim : dans ce monde, il n’y a aucune odeur, aucune couleur non plus, rien que ce blanc laiteux, qui enveloppe et neutralise tout… Je suppose que tout désir est absent aussi, car les êtres d’ici sont identiques et asexués… Tout de même, si l’envie de manger me prenait, que pourrais-je absorber pour me rassasier ? Certainement pas cette immonde préparation, cet écœurant potage où navigue mollement un alphabet tout déglingué ! De toute façon, je n’ai pas de tuyau pour me brancher sur leur réservoir ! Et s’il m’en poussait un ? J’éprouve soudain du côté du nombril une curieuse sensation, proche de la douleur. Pourvu que je ne devienne pas comme eux ! Cette perspective me terrifie, une angoisse lourde et compacte me submerge, je suffoque…

Mais non, je ne deviens pas comme eux ! Tout va bien, enfin, presque… Certes, j’ai beaucoup rapetissé, mais je me tâte le visage et constate que ma bouche est toujours là, heureusement ; et mes yeux sont bien ouverts, ce qui me permettra peut-être de m’échapper. À force d’en visiter chaque recoin, j’ai reconstitué mentalement la forme de ma « prison ». C’est une pièce sans plafond, aux parois grillagées de métal, dont la base est un carré et dont les côtés vont curieusement en s’évasant. J’y ai trouvé de gros copeaux de bois, une poudre noire scintillante et, tout au fond, sous des strates de feuilles, un trésor m’attendait : un morceau de crayon ! Ça y est, j’ai compris : c’est une corbeille à papiers, sans doute celle de quelqu’un qui écrit !… Mon Dieu, et si c’était la mienne ?!… Pour en sortir, je vais transporter un maximum d’objets lourds sur un côté puis vers le haut de la corbeille, jusqu’à la faire basculer. Évidemment, cela comporte un risque d’accident fatal, si je suis écrasé en tombant. Mais je préfère quand même agir, décider moi-même de mon avenir… Mais d’abord, me reposer et me remettre à écrire, puisque j’ai maintenant le matériel nécessaire. J’ai découvert, en effet, que le livre-lit n’est constitué que de pages vierges. Curieux, d’ailleurs, qu’il ait été jeté à la corbeille, qui a bien pu faire une chose pareille ? Pas moi, en tout cas…

Écrire, mais par quoi commencer ? Tant de choses me sont arrivées ici… De plus, en raison de ma petite taille, je dois rester debout et manier le crayon à deux mains, ce qui est très fatigant, car il pèse un poids considérable… Une lettre après l’autre, donc, comme à l’école primaire, lorsque j’apprenais. Je m’applique, tout mon corps participe à l’effort, je suspends ma respiration et me surprends même à tirer la langue comme le petit garçon studieux que j’étais… Pour m’exercer, je trace d’abord les voyelles. A minuscule et majuscule. E comme enfant, comme espoir, comme effort. I, avec un joli point, pas trop gros, bien au dessus, disait la maîtresse... Mon O n’est pas très réussi, pas assez arrondi, on dirait un œuf... Avec la pointe du crayon, je corrige, tourne plusieurs fois autour de la lettre en appuyant de tout mon poids, mais… mais que se passe-t-il ? Le papier se déchire, le O devient un grand trou béant, dans lequel s’engouffre un vent sauvage et sifflant, je me sens aspiré, je m’accroche à mon crayon mais ne peux pas résister, ça y est, je suis emporté dans un tourbillon, je vole et tout à coup je lâche le crayon et c’est le choc, il heurte ma tête avec une violence inouïe, douleur insupportable, je vais m’évanouir, je tombe, tombe, tombe…

… Où suis-je ? Ma tête me fait affreusement mal. Pas moyen d’ouvrir les yeux, on dirait que mes paupières sont collées ou cousues, peut-être… Ah oui, je me souviens, la corbeille ! Elle a dû se renverser sur moi. Doux bruit régulier de papier froissé qui semble s’approcher, s’éloigner, s’approcher, tandis qu’une petite brise frôle gentiment mon oreille… Mais non, je suis sur une plage !… Ça y est, tout me revient !… La tempête s’est levée si brusquement, mon bateau doit être en miettes, échoué quelque part contre un rocher… J’ai vu le mât se briser et tomber sur moi, c’est lui qui a dû m’assommer… Voilà pourquoi j’ai ce mal de tête effroyable… Une chance que je ne me sois pas noyé… Je suis couché sur le ventre, j’ai toujours eu horreur de cette position, ce n’est pas confortable ; au niveau du nombril quelque chose me gêne, ce doit être un galet ou un objet quelconque… Mais j’entends des pas, quelqu’un vient à mon secours peut-être… Vite, m’asseoir, essayer d’être présentable. Mais je ne peux même pas bouger un orteil…

Les pas cessent, je perçois un souffle tiède et parfumé près de mon visage, on me touche, on me retourne délicatement, c’est une femme, j’en suis sûr… Elle doit être immense, car je me sens saisi, soulevé, enveloppé d’une douceur maternelle, comme une toute petite chose fragile entre des mains solides ; mais en même temps, je sais que je suis toujours là et je me vois, marionnette désarticulée jetée sur le sable, parmi les débris de mon bateau…
À travers mes paupières soudées, entre une lumière douce qui m’apaise et me réchauffe tout entier… Je n’ai plus mal nulle part, mon corps n’existe plus, je ne suis plus qu’un esprit qui enregistre, analyse et comprend que je suis en train de mourir…
Même pas peur, puisque Dieu est une femme… Juste envie de dormir, dormir dans ses bras rassurants et me laisser faire…

En sépia majeur




"La vie est simple pour ceux qui ne cherchent pas à comprendre,
soit parce qu'ils sont très naïfs, soit parce qu'ils sont très intelligents.
Mais ceux qui ne sont ni assez naïfs, ni assez intelligents,
ne trouvent aucune réponse à leurs questions"(Agnon)



La Haine charriait son habituelle moisson. Elle traversait le village, récoltait les potins, essaimait les ragots et les effluves.

Etait-ce un village triste ? Les maisons étaient usées d’être récurées et les femmes d’être asservies. Les enfants, vieux avant de naître, cherchaient leur chemin en solitaire. Mal attendus, mal acceptés, mal venus, ils n’étaient que des bouches à nourrir avant qu’on puisse les mettre au travail. Plus tard, ils étaient des hôtes qu’on n’avait pas invités.

La Haine charriait des flots de mémoire. On échangeait ses souvenirs. Les familles des uns et des autres se mélangeaient par mariage, par indiscrétion surtout. On vivait en transparence, croyait-on. On vivait surtout en apparence, en surface.
On parlait beaucoup pour taire l’essentiel. On parlait pour resserrer les baillons, pour aveugler l’autre. On brassait l’air et les mots pour ne pas toucher à la lie, à la boue du passé. Chaque famille dissimulait un secret. Plusieurs pour certaines, plus canailles.

Le vent balayait la longue plaine, soulevant poussières et mélancolie. Il s’infiltrait sous les portes de vieux bois, passait et repassait dans les cours étriquées, s’attardait, dérangeait les tuiles, agitait les branches. On avait souvent froid. On était accoutumés au ciel chiffonné, aux maisons sévères de briques rouges, aux jardins étroits, au mauvais goût, aux manières faussées.

Peut-être aurait-il fallu effacer tous les moments vides qui nous creusaient. Peut-être aurait-il fallu casser les images, la routine. On s’étourdissait de mots anodins pour contenir le surgissement de l’intime. Pour écraser les fleurs noires des mauvaises pensées. Certains trouvaient refuge dans le superficiel, dans la débauche, dans l’alcool, l’errance ou dans la berceuse des mots.


L'été, les gestes ralentis et la gorge moite, chacun ramassait ses hardes et partait vers les chambres obscures pour s’y reposer. Alors la chaleur ceinturait les maisons engourdies, le village tremblait sous les mirages.
Le soleil s'installait sur les pierres. Puis, en un doux reflux, se retirait.

Parfois une fillette en jupe délavée marquait l'absence d'un cri rauque, unique. Les genoux tachés et le verbe amer elle courait dans la lumière. Ses mots sauvages s'arrachaient comme éclats de folie. Agacée de rage, de fêlures trop profondes, trop nombreuses, elle cherchait… Ses pas démesurés ne tenaient plus dans le sentier tracé.
Elle était sourde au monde. Elle n’entendait que ce vent du dedans plus tempétueux, plus agressif à chaque pas. Elle découvrait la douleur d’être femme, malgré soi, forcée. Elle criait au loin sa rage, sa déréliction. Elle criait sa honte intense, le désordre de son corps défait et la colère sculptait son adolescence. En sa voix, l’insoutenable, le poids du non-dit. En sa voix l’étrange, le lointain, le décalé, l’éveil lent de l’arbre, le vent trop présent, l’ancrage raté, la déchirure.

La terre se taisait.
Seuls quelques insectes craquelés osaient lui répondre.

Le visage levé vers son âme, elle criait son mal d'exister.
Petite madone de chair secouée de vagues, elle lançait contre le monde la houle de son sang paniqué.

On vivait avec nos rêves voilés. On était ligotés par le conformisme. On était épiés. Toujours dans le semblant, dans un temps sans mesure sinon la tradition.

Il arrivait qu’un proche passe dans l’autre monde. Son absence soudaine réveillait les consciences, remuait les questions. Alors, on s’échappait. On recherchait la complicité du végétal, du minéral. On voulait ignorer la précarité humaine. On gravait dans l’écorce ou dans la pierre des cris que nul ne lirait. On se sentait proche de l’infime. On portait haut l’espérance d’un envol, la foi en des étoiles vestiges sans doute.
On écoutait les rumeurs et les gestes de la nature. On écoutait la douceur des nuits, la morsure du froid, les eaux sous terre retenues, la patience de la rivière et son appel toujours pressant.

La Haine charriait sa moisson… L’eau reflétait le bleu sous les nuages. Elle s’irisait sous de faibles rayons, elle rosissait à l’aurore, se dorait au crépuscule. Elle gardait le souffle de ceux qui l’avaient épousée par désespoir. Elle gardait leurs regards fanés, leurs corps tordus.
La Haine muait lors de ses crues. Elle rejetait alors détritus, herbes et os blanchis en un magma sauvage où certains craignaient de reconnaître un des siens.

Les nuits alors étaient sans rives. Les réveils, un lent accostage qui arrachait un peu d’âme aux survivants que nous étions.

La Haine, indifférente, décantait sa lie et coulait limpide vers la mer…



© in L’enfance aux brumes recueil à paraître

Dans le flou...

La rouille couvrait les béances
ce blanc entre nos mots
que d’autres refusaient.

La pensée s’égarait
dans les brisures
le sinueux du vol
d’oiseaux mal identifiés.

On hésitait à quitter
les songes
on se heurtait aux mêmes portes
sans issues
aux même deuils qu’on étouffait.

On nouait le fulgurant
à l’infini.
On rêvait de quitter
sans connaître les escales futures.

On était dans le sec.

 
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